Chronique du veilleur ironique :Le 18 Pastefmaire (La personne-État : Méphisto ou la fin de la République)

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Le 18 Pastefmaire (La personne-État : Méphisto ou la fin de la République)
Il fut un temps où l’on redoutait le parti-État, dans une Afrique où les coups d’État et la tyrannie régnaient en maître, du Zaïre à la Guinée, de l’Ouganda à l’Éthiopie, du Tchad au Nigeria. Les dictateurs à képis ou à turbans s’installaient sur les cendres de constitutions déchirées et l’État n’était plus qu’un butin de guerre.

Au milieu de ce chaos continental, Djolof Land faisait figure d’exception : seule République debout, seul État africain dont les institutions n’ont jamais connu de rupture, ni par les armes ni par la loi. Djolof Land, disait-on, était une démocratie à l’africaine, une anomalie heureuse, oui une singularité, dans un continent de ruptures brutales. La République tenait bon. Les alternances, bien que tendues, se faisaient sans fusil. Les institutions semblaient plus fortes que les hommes.

Mais ce socle est en train de vaciller sous nos yeux effarés. À Djolof Land, nous avons innové dans la désillusion : nous sommes passés de ce modèle tant envié à la personne-État. Nous vivons désormais sous le règne d’un homme qui concentre en lui la fonction, l’autorité, l’émotion et la décision.

Il ne s’agit plus d’un Président, ni d’un Premier ministre, ni même d’un chef de parti : Méphisto est devenu l’État. Tout converge vers lui, tout s’ordonne autour de lui, tout s’explique par lui. La République s’est resserrée jusqu’à n’avoir plus qu’un seul visage. Méphisto himself !

Oui ! Méphisto est la seule constante, comme l’a si justement écrit Tonton Macoute, son cerbère bombardé Directeur Général de la plus importante entreprise publique de Djolof Land. Et cela a été amplifié par le Député-Marabout de l’Ignorance Active qui crie que Méphisto est l’Alpha et l’Omega à Djolof Land. C’est là, avouons-le, de l’idolâtrie politique, le mépris de la culture démocratique et l’appauvrissement du débat à Djolof Land.

Dans ces conditions, la République vacille car elle s’est incarnée tout entière dans une figure, un homme, un tempérament, une humeur. Le pouvoir n’est plus délégué, il est concentré ; il ne se partage plus, il s’affirme. Tout converge vers l’Homme, et tout ce qui le contredit est frappé d’illégitimité.

L’État est devenu une extension de la volonté de Méphisto. Les administrations ne sont plus guidées par le droit ou l’intérêt général, mais par le souci de plaire, de suivre ou de survivre. Le moindre directeur devient zélé, non par conviction républicaine, mais par instinct de carrière : il lui faut devancer les désirs supposés de Méphisto. Le droit se dilue, l’arbitraire s’installe. La loyauté à la loi cède la place à la soumission au chef.

La République, elle, perd son âme. Les institutions, au lieu de réguler le pouvoir, le reflètent. Le Parlement devient chambre d’écho, le Conseil des ministres une scénographie, les juges des figurants ou des cibles selon les jours. Il n’y a plus de séparation des pouvoirs, mais une contamination des esprits. Le citoyen n’existe que comme applaudir ou s’indigner selon la ligne du jour.

La Nation quant à elle, enfin, se fracture. Car là où l’État se confond avec une personne, toute critique devient trahison, toute opposition une guerre civile latente. On ne débat plus : on accuse. On ne construit plus : on purge. L’ennemi de Méphisto devient l’ennemi du peuple et l’unité nationale se disloque en fidélités rivales. Le tissu social se tend, se crispe, s’éventre. La peur revient. La parole se méfie. La jeunesse désespère. Et le pays devient un théâtre d’ombres, où chacun joue un rôle qu’il n’a pas choisi mais dont il ne peut plus sortir.

Dans cette situation, le manichéisme est ambiant et la haine est devenue le seul ciment qui unit les Djolof Djolof. Il ne reste plus d’espace pour la nuance, le doute ou la raison partagée. On ne pense plus : on prend parti. On ne dialogue plus : on s’aligne ou bien on s’écrase.

Un clivage abyssal a ainsi émergé, un rift profond et corrosif qui traverse familles, quartiers, dahiras, ASC, etc. À Djolof Land, jadis terre bénie de la cohésion sociale où l’on pouvait débattre sans s’insulter, diverger sans se haïr, la fracture est désormais morale. Il n’y a plus d’adversaires, seulement des traîtres à abattre ou des héros à sanctifier. On n’écoute plus pour comprendre mais pour riposter. L’autre n’est plus un concitoyen : c’est un obstacle, un obstacle à éliminer.

Les mots ne servent plus à penser, mais à blesser. La loyauté n’est plus à la patrie mais à la chapelle. Et le patriotisme lui-même est devenu partisan : chacun croit incarner Djolof Land, à l’exclusion de tous les autres. La nation ne se pense plus comme une promesse commune, mais comme une arène de gladiateurs. Les anciens piliers du vivre-ensemble que sont la parenté, la religion, la politesse, la légendaire téranga djolof djolof même ont été dévoyés au profit d’un tribalisme politique où chacun brandit sa vérité comme un gourdin.

Et pendant ce temps, Méphisto rit et jouit même. Car rien ne sert mieux une personne-État que la division des sujets. Plus les citoyens se haïssent, plus le pouvoir se renforce. Plus la République se déchire, plus le règne personnel s’impose. Le chaos n’est pas une menace : c’est un capital. La peur, l’indignation et l’aveuglement sont devenus des ressources de gouvernement. Le tumulte alimente le trône. Et chaque clash, chaque polémique fabriquée, chaque indignation mise en scène, éloigne un peu plus Djolof Land de ce qu’il fut : une démocratie fragile mais réelle, une patrie partagée, une promesse de dignité. Une terre bénie de la cohésion sociale et des progrès démocratiques.

Méphisto, ce n’est ni César ni Néron, mais un tragique Macbeth du Sahel, qui pactise avec la foule contre la République. Il n’a pas pris le pouvoir par la force des armes, mais par les incantations d’un peuple blessé, par la magie noire des slogans, des directs enflammés, de la déloyauté de véreux fonctionnaires, de hauts gradés de l’armée, de ministres-conseillers et tant d’autres revanchards de la République qui étaient tapis jusque dans le cabinet de l’ancien Burba Djolof . Comme Macbeth, il fut un jour porté par une prophétie populaire : celle d’un homme neuf, d’un justicier incorruptible, d’un libérateur promis. Et comme Macbeth, il a écouté les voix qui flattent, les voix qui enflamment, les voix qui murmurent que le pouvoir doit être total… ou n’est rien.

A Djolof Land, nous avons un homme habité par le pouvoir, hanté par la défiance et prêt à brûler le pays pour conjurer ses propres démons. Chaque insulte à la justice, chaque mépris pour la presse, chaque dérive institutionnelle est justifiée par sa seule volonté de mettre Djolof Land à ses pieds, de l’asservir. Il pactise non avec les élites, mais avec les foules. Il ne veut pas convaincre, il veut galvaniser. La République devient accessoire ; le pouvoir, un face-à-face entre lui et la masse. Une tragédie se joue, non dans les palais, mais dans la conscience collective d’un peuple qui glisse, sans le savoir, de la révolte à la soumission, du rêve à l’abîme.

Heureusement, certains Djolof Djolof commencent à se réveiller. Un juriste lucide vient de rappeler que la justice repose sur des textes, des recours et des procédures, non sur les humeurs des foules ni les caprices du pouvoir. Ceux qui hier dénonçaient son instrumentalisation la tiennent aujourd’hui entre leurs mains… sans rien en faire. La refondation tant promise s’est évaporée : les Assises de la Justice n’ont accouché que de silence et les vieilles pratiques ont repris leurs droits sous un vernis de rupture.

Un autre, ancien député, industriel et brillant intellectuel dit avec indignation que Djiolof Land traverse une crise budgétaire aiguë et fait face à un risque de surendettement alarmant. Il dénonce l’attitude de Méphisto qui, au lieu de rassembler, attaque publiquement la justice. Une dérive institutionnelle grave, qui affaiblit l’État de droit au moment où la confiance des partenaires financiers s’effondre. Pour lui, ce bras de fer entre pouvoirs met en péril la stabilité de la République déjà fragilisée.

Quant au Scrutateur Républicain, fin observateur des institutions, il osé rappeler une vérité élémentaire : la République n’est pas une personne. Elle ne se confond ni avec un destin individuel, ni avec une vision, fut-elle portée par un million de suffrages. Le post est sobre, mais sa portée est immense. Il dresse une digue face à la dérive monarchique qui guette tout pouvoir convaincu de son exception.

« Le Maodo eut de larges prérogatives », écrit-il. Manière subtile de rappeler la tragédie de décembre 1962. C’est un appel à la modestie, mais aussi un rappel historique : les véritables bâtisseurs de République savaient que l’autorité est un service, non une possession. Mais surtout que cette leçon ne s’efface jamais : le pouvoir se prend parfois au nom du peuple, mais il se perd toujours quand on oublie les règles de la République. Il rappelle avec justesse : quels que soient votre légitimité et votre vision, vous n’êtes pas la République. Ce message, publié sur fond rouge comme un signal d’alarme, vient élargir le cercle de ceux qui refusent la confusion entre gouvernant et institution, entre popularité et légitimité républicaine.

Même s’ils ne sont que trois à sortir de la torpeur ambiante, cela est encourageant. Car dans un pays où la peur s’est installée comme norme et où l’aveuglement est devenu stratégie de survie, chaque voix dissidente est une luciole dans la nuit du conformisme. Leur réveil, timide peut-être, isolé sûrement, rappelle qu’il existe encore des consciences qui refusent de se coucher. Il suffit parfois de trois éveillés pour fissurer le mur du silence. Trois, pour rappeler que l’honneur n’est pas mort. Trois, pour dire que la République n’est pas qu’un mot creux. Trois, pour ouvrir une brèche dans l’empire de la confusion. Oui, c’est peu. Mais c’est le début.

En attendant honte aux intellectuels qui savent mais se taisent. A tous les autres qui préfèrent analyser la lumière plutôt que d’allumer une lampe. A quoi sert une intelligence muette quand tout brûle ? A quoi bon des mots justes si on les enferme dans le silence ?
Et voici comment s’écrit l’histoire d’un effondrement que personne n’aura le courage de nommer, mais que tous auront contribué à nourrir par calcul, par lâcheté, ou pire : par indifférence.

Le Veilleur Ironique (Fâché, lucide, mais encore debout)

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