Quand la place Soweto s’essaie au cinéma de série B (Par Amadou Moustapha Gaye)

Le rideau se lève à nouveau sur l’hémicycle. À un an et demi seulement de la fin de leur mandat, alors que le panier de la ménagère crie famine et que l’économie nationale ressemble à un navire sans boussole, la majorité pastefienne vient de trouver la solution miracle pour masquer son échec patent : ouvrir un cinéma de quartier.
Au programme, un blockbuster politique à petit budget intitulé « Les Auditions de la Dernière Chance », où l’on convoque à tour de bras les fantômes du régime précédent pour tenter d’amuser une galerie qui ne rit plus du tout.Alors que le pays est englué dans une situation économique catastrophique, le pouvoir semble avoir épuisé son stock de solutions réelles. Qu’à cela ne tienne, place aux paillettes et au divertissement !
La recette est vieille comme le monde : quand on n’a pas de pain à offrir, on donne des jeux. Et quel plus beau jeu que de rejouer, pour la millième fois, le disque rayé de l’« état des lieux » et des règlements de comptes politiques ?Le clou du spectacle reste sans conteste le cas d’amnésie foudroyante qui frappe les députés de la nouvelle majorité. Les archives et les vidéos qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux possèdent une ironie délicieuse. On y voit leur leader, à l’époque où il théorisait la résistance depuis l’opposition, déclarer avec force et conviction : « L’Assemblée nationale n’est pas un tribunal, c’est un organe purement politique ! » Il jurait alors, les yeux dans les yeux des Sénégalais, qu’il ne répondrait jamais à la moindre commission d’enquête parlementaire.
Mais aujourd’hui, miracle de la transhumance des convictions, l’Assemblée est soudainement devenue le temple sacré de la justice ! Le costume de procureur du dimanche s’avère visiblement beaucoup plus confortable que celui de justiciable.Ce cirque de mauvais goût commence curieusement au moment précis où le ciel s’assombrit au-dessus de la tête de leur gourou. Entre les missiles sol-air lancés par les chroniqueurs (Madiambal Diagne et Ciré Sy en tête) évoquant des bruits persistants d’interdiction de sortie du territoire, de négociations d’exil doré vers les Émirats arabes unis ou Moncton au Canada moyennant un retrait définitif de la politique, le timing est absolument parfait.
Dès que le gourou s’est évaporé des écrans radars et que Pastef a annoncé le report sine die de tous ses meetings populaires, la machine à laver de la place Soweto s’est curieusement mise en marche. Tout cela ne serait-il pas, au fond, la rançon d’une armistice signée en coulisses pour sauver le chef, quitte à sacrifier le débat public sur l’autel de la mise en scène ? Je donne ma langue au chat.Pendant que l’Assemblée nationale joue sa mauvaise pièce de théâtre, le brave peuple sénégalais, dans sa résilience légendaire, rumine une colère noire. La déception est à la mesure de l’immense espoir suscité. Les citoyens ne sont pas dupes face aux scandales financiers d’aujourd’hui qui s’empilent comme des dossiers poussiéreux : les feuilletons ASER, ONAS, RTS, la CDC, la gestion opaque du Port de Dakar, ou encore cette très suspecte rupture du contrat Kosmos à peine deux mois avant son terme, privant l’État de dizaines de milliards de francs CFA.
C’est triste de voir qu’après avoir épuisé toutes les stratégies imaginables, la seule option restante soit ce théâtre de boulevard. Les Sénégalais n’attendent plus des exercices sans aucune valeur juridique ni morale. Ils attendent l’heure du bilan, la clarification des scandales de l’heure et des solutions pour leur quotidien. À force de vouloir divertir la galerie avec de mauvaises fictions, les scénaristes du régime risquent de se retrouver très vite devant une salle totalement vide.