Éditorial : Le gaz, le pétrole et nos éternels démons : jusqu’à quand le Sénégal sera-t-il la dupe de son propre sous-sol ?

C’est un sentiment de déjà-vu écœurant, de ceux qui vous lassent autant qu’ils vous révoltent. Alors que le Sénégal s’apprêtait enfin à cueillir les fruits promis de sa manne gazière et pétrolière, les vieux fantômes de la haute finance et des arrangements de couloir ressortent des placards de la République.
Trente-cinq milliards de francs CFA. Cinquante-cinq millions de dollars. Des chiffres balancés sur la table comme une mise dans une partie de poker clandestine, pendant que le peuple, lui, tire le diable par la queue. Les révélations fracassantes de Bachir Fofana dans Ndoumbelane sur les négociations engagées avec Kosmos Energy ne sont pas seulement le récit d’un dysfonctionnement administratif de plus : elles sont le diagnostic d’un cancer institutionnel qui refuse de guérir.
Comment est-il possible qu’en pleine période de transition, alors que l’État ne devrait gérer que les affaires courantes, des officines opaques et des entités publiques comme Petrosen s’autorisent à négocier en roue libre ? Par quel miracle de la bureaucratie sénégalaise en vient-on à contourner le ministère de tutelle sur des enjeux d’une telle gravité ? La réponse est aussi simple que tragique : l’absence d’orthodoxie et la culture du secret sont devenues la norme dès qu’il s’agit du pétrole et du gaz.
Souvenez-vous des années 2014-2016. Souvenez-vous de l’affaire Frank Timis. On nous avait alors juré, la main sur le cœur, que le Sénégal avait retenu la leçon, que la transparence serait le maître-mot, que le Code pétrolier serait le rempart infranchissable contre les appétits voraces. Mensonge ou naïveté. Une décennie plus tard, nous revoilà au même point de départ : des flux financiers introuvables, une traçabilité d’investissements douteuse et des intermédiaires tapis dans l’ombre des ministères pour faire la pluie et le beau temps.
Le problème dépasse les simples erreurs de procédure. Il touche à l’essence même de notre souveraineté nationale. On ne négocie pas l’avenir énergétique d’un pays à l’insu de ses autorités légales. On ne brade pas des dizaines de milliards dans le flou artistique d’une transition politique. Faire cela, ce n’est pas seulement commettre une « faute » administrative ; c’est trahir la confiance du peuple sénégalais.
Aujourd’hui, l’Inspection Générale d’État (IGE) est appelée à la rescousse. Soit. Mais soyons clairs : les Sénégalais ne se contenteront plus d’un rapport de plus rangé dans les tiroirs dorés du pouvoir. Il faut que les masques tombent, que les responsabilités soient situées et que les sanctions tombent avec la plus extrême sévérité.
L’or noir ne doit pas devenir la malédiction rouge du Sénégal. Si nos dirigeants actuels et futurs n’ont pas le courage de fermer à double tour la porte aux affairistes de l’ombre, le gaz et le pétrole ne serviront jamais à éclairer nos foyers : ils serviront juste à brûler ce qui reste de notre dignité républicaine.
El Modou Gueye