Gabon : Voyage au cœur du sanctuaire sauvage où Cheikh Ahmadou Bamba a bravé l’exil

Alors que la communauté mouride commémore avec ferveur le Magal de Touba célébrant le départ en exil de son guide spirituel vers le Gabon en 1895 , nos équipes sont retournées sur les lieux de cette épreuve historique. Un périple à la fois rude et saisissant, à la croisée de l’histoire coloniale et de la mystique.
Mayumba : L’enfer vert du bout du monde
Plus d’un siècle après le passage du Cheikh, accéder à Mayumba, dans le sud du Gabon, reste un véritable parcours du combattant. Pour rejoindre ce coin isolé de forêt équatoriale où l’administration coloniale française espérait étouffer son influence, le chemin est semé d’embûches : vol jusqu’à Tchibanga, puis taxi-brousse Bringuebalant sur une piste chaotique où bourbiers et pannes s’enchaînent.
- Piste en travaux : 3 heures pour parcourir 118 km.
- Obstacle naturel : Le fleuve Banio et un bac arrêté dès 18h.
- Arrivée : Au milieu de la nuit, grâce à la générosité d’un pêcheur piroguier.
Au matin, la remontée du fleuve en pirogue à moteur mène au pied de la montagne où se dresse l’ancienne mission catholique. C’est là que le Serigne Tuuba fut incarcéré.
Sur le sentier escarpé et glissant, notre guide, Cheikh Mbengue, peine à reprendre son souffle :
« Cheikh Ahmadou Bamba a dû vivre plus difficile encore. Toutes ces routes n’existaient pas. Il n’y avait qu’un seul passage, bien plus ardu. Je me demande encore comment ils ont fait pour l’amener dans un endroit aussi inaccessible. »
Le son des Khassaïdes sous la canopée abandonnée
Au sommet, la jungle a repris ses droits. Seuls les chants d’oiseaux rompent la solitude du site. Les bâtiments coloniaux tombent en ruine, abandonnés par les religieux depuis plusieurs années.
S’arrêtant entre un citronnier et un cocotier, Cheikh Mbengue ouvre avec précaution un recueil de Khassaïdes (poèmes écrits par le Cheikh) et commence à chanter. Sa voix s’élève, chargée d’une émotion vibrante, résonnant à travers la forêt :
« Venir réciter les textes de Cheikh Ahmadou Bamba à l’endroit exact où il était il y a cent ans… C’est un message fort pour toute la communauté. Tous les mourides du monde se sentent avec moi ici. »
Ndjolé : Le prétoire des grands résistants
Le voyage nous mène ensuite à Ndjolé, à 225 km de Libreville. Un lieu hautement symbolique où l’administration coloniale avait établi son tribunal militaire.
C’est dans ce bâtiment aujourd’hui délabré que Cheikh Ahmadou Bamba croisa la route de Samory Touré, figure emblématique de la résistance guinéenne, lui aussi déporté. Accusé à la suite d’un incident provoqué par un colon, le Cheikh se présente au tribunal de Ndjolé. Son accusateur ne s’étant jamais présenté, il ressort acquitté de cette épreuve, avant d’être ramené vers Lambaréné puis Libreville.
Le pacte de Saint-Louis : Les coulisses du retour (1902)
Comment le Cheikh a-t-il pu finalement regagner sa terre natale en 1902 ? Selon les travaux de l’historien Cheikh Anta Babou, la géopolitique locale a joué un rôle décisif.L’alliance électorale : François Carpot, métis Saint-Louisien, brigue le siège de député du Sénégal à l’Assemblée nationale française, jusque-là confisqué par les Français de souche.
Le soutien mouride : Pour l’emporter, Carpot bâtit une coalition et bénéficie d’un soutien financier déterminant des dignitaires mourides.Le dénouement : Une fois élu, le député Carpot s’investit directement pour obtenir le rapatriement du Cheikh, provoquant au passage la colère d’une partie de l’administration coloniale.
Sur les traces de la foi : Plus qu’un simple voyage géographique, ce périple au cœur de la forêt gabonaise rappelle que l’exil, pensé par le colonisateur comme une sanction, est devenu pour les millions de disciples mourides le socle d’une épopée spirituelle intemporelle.
Senactu et Rfi